L’illusion du “bon goût” généré
L’intelligence artificielle, et notamment les générateurs visuels, ont apporté une apparente solution : plus besoin de se poser de questions, on peut produire une affiche en quelques clics. Le rendu est propre, souvent bien centré, parfois même impressionnant. Et pourtant, rien ne dépasse. Ni une idée. Ni une émotion. Ni une promesse.
Ce qu’on gagne en temps, on le perd en impact.
Exemple typique : une pizzeria locale tape “pizza appétissante, promo, fond rouge” dans un générateur.
L’affiche est prête en 30 secondes. Mais elle pourrait venir de Paris, de Milan, ou de Tokyo. Elle ne dit rien sur le lieu, rien sur la voix, rien sur celui qui invite.

Voici, en contraste, l’un de nos travaux :

Le piège du “ce sera suffisant”
Dans ce réflexe de simplicité, un glissement s’opère. On ne demande plus à une affiche de dire quelque chose, mais simplement d’occuper un espace. Une vitrine, un coin de page Facebook, un mur de pizzeria. On ne cherche plus à toucher, mais à montrer.
Or, on ne retient jamais ce qui est neutre. Le neutre est propre, mais il est vide.
Check rapide :
☐ Est-ce que mon affiche pourrait être collée n’importe où ailleurs ?
☐ Est-ce qu’un inconnu sentirait qu’elle lui parle, à lui ?
☐ Est-ce qu’on devine une intention humaine derrière ?
Si tu réponds “non” à tout, ce n’est pas une affiche. C’est un fond d’écran.
Ce que cherche celui qui regarde : un lien
Dans La Chronique de Florian, je ne vais pas parler de typographie ou de contrastes RVB. Ce n’est pas ce qui manque. Ce qui manque, c’est le lien. Le lien entre ce qu’on veut dire, et ce que l’autre ressent.
L’affiche n’est pas un panneau. C’est un signal.
Un petit “viens voir”, un “ça pourrait te concerner”, un “ça te ressemble peut-être”. Pour émettre ce signal, il faut toucher quelque chose de plus profond qu’un “joli design”.
L’affiche, ce n’est pas un décor. C’est un geste.
Il y a eu un temps où l’affiche mobilisait. Où elle faisait bouger les gens. Ce n’était pas un visuel, c’était un appel.
Regarde celle de l’oncle Sam, index tendu : elle ne demandait pas de cliquer ou de liker. Elle demandait de s’engager, parfois de partir au front.
Ce visuel devenu culte est lui-même une reprise. L’illustrateur James Montgomery Flagg s’est inspiré d’une affiche britannique montrant Lord Kitchener, utilisée trois ans plus tôt pour recruter pendant la Première Guerre mondiale. Il a prêté ses propres traits au visage de Sam, et c’est un vétéran, Walter Botts, qui a servi de modèle pour la pose.
Une affiche née d’un besoin immédiat, d’une tension collective. Pas d’une tendance graphique.
Affiche de James Montgomery Flagg (à gauche) et de Alfred Leete (à droite)Pourquoi certaines images nous marquent (et d’autres pas)
On croit souvent qu’une image forte est une image “bien réalisée”. Ce n’est pas ça. Ce qui marque vraiment, ce sont les images qui détonnent, celles qui créent une petite rupture cognitive. Une affiche trop lisse passe sans s’arrêter ; une affiche légèrement inconfortable (visuellement ou émotionnellement) laisse une empreinte. Pas de magie ici : juste la manière dont notre cerveau hiérarchise les signaux.
🧠 C’est ce qu’on appelle l’effet Von Restorff : le cerveau retient ce qui sort de la norme.
L’IA, par conception, tend vers ce qui rentre dans la norme.
Faites l’exercice avec moi. Fermez les yeux deux secondes (ou pas trop longtemps si vous lisez au bureau). Visualisez une affiche qui vous a laissé une trace.
Pas besoin de justification. L’image suffit.
Ce que vous venez de faire, c’est déjà activer le mécanisme de mémorisation que j’explore dans cet article.
Une méthode, pas une recette
Je ne cherche pas une formule. Je cherche un langage. Un langage qui parle à des gens réels, sans prétention ni surenchère.
Je m’inspire de certaines idées. Oui, la méthode narrative dite “PIXAR” m’aide à structurer ce que je fais :
– Il était une fois (contexte)
– Chaque jour (tension installée)
– Puis un jour (élément déclencheur)
– À cause de ça (enchaînement)
– C’est pourquoi (résolution)
Mais je ne l’utilise pas comme une grille. Je m’en sers comme d’un cadre mental : un moyen d’avancer, de comprendre où je vais, d’aller un peu plus loin que ce que j’aurais dit spontanément. Ce n’est pas une recette : c’est une manière de penser.
Quand l’affiche devient culte : le cas Pulp Fiction
L’affiche de Pulp Fiction ne résume pas le film. Elle ne l’explique pas, elle ne l’illustre pas. Et pourtant, tout y est : l’attitude, l’ambiguïté, le trouble, la promesse d’un univers. Elle ne dit rien et fait sentir beaucoup.
C’est ce qui la rend culte. Elle ne cherche pas à informer : elle cherche à intriguer. Elle ne cherche pas à raconter : elle cherche à provoquer une attente. On ne sait pas exactement ce qu’on va voir, mais on pressent qu’on va vivre quelque chose. Une affiche vivante n’est pas bavarde : elle ouvre une porte.
Affiche de Stephen SayadianPourquoi l’affiche IA ne peut pas déranger (et c’est le vrai problème)
L’intelligence artificielle est entraînée pour plaire à tout le monde. Donc, pour ne déranger personne.
Ce qui rend une affiche mémorable, c’est souvent un détail qui frotte, une composition inattendue, un silence étrange dans le cadre. Mais une IA, par définition, gomme tout ce qui pourrait choquer. Elle produit du consensus. Et le consensus ne fait jamais souvenir.
Une affiche, c’est une prise de parole. Pas un visuel.
On croit faire une affiche. On fait en réalité une première phrase.
Une affiche, c’est un “bonjour” silencieux, un “j’existe” accroché à un mur, un “j’ai pensé à toi” sans destinataire précis. À l’échelle d’un village, c’est une manière de dire “je suis là”.
Et cette présence, si elle est sincère, vaut toujours plus qu’un effet spécial généré en une minute.
Des références utiles (et passées sous le radar)
Si vous cherchez des textes pour mieux comprendre cette démarche (penser avant de montrer, ressentir avant de vendre) je vous recommande trois lectures :
❶ Susan Sontag — On Photography
Une plongée essentielle dans la manière dont les images façonnent nos émotions et notre jugement. Elle montre que toute image est un point de vue, jamais un simple décor. Parfait pour comprendre pourquoi certaines affiches touchent et d’autres non.
❷ John Berger — Ways of Seeing
Un livre court, brillant, qui explique comment nous regardons vraiment les images, et pourquoi nous ne les voyons jamais “objectivement”. Un classique discret, mais indispensable pour penser l’image comme relation.
❸ Lawrence Weschler — Seeing is Forgetting the Name of the Thing One Sees
Un livre rare et lumineux sur la perception. Il aide à comprendre que les images fortes ne “montrent” pas : elles révèlent. Idéal pour qui réfléchit à la place d’une affiche dans un espace réel.
Références de l'article
Structure de lecture narrative
L’analyse de la perception et de l’impact visuel s’appuie sur des principes de narration issus de la tradition Pixar (Emma Coats), ainsi que sur les travaux de Gaëtan Namouric sur l’importance de l’auditoire, de l’émotion, et de la structure dans tout acte de communication (Ce que vous avez à dire n’intéresse personne, 2022).
Daniel Kahneman – Thinking, Fast and Slow (Système 1 / Système 2)
Effet de Von Restorff
Ce texte n’a pas été écrit par une IA
Mais il n’aurait pas été le même sans elle.
L’idée, le ton, les références, les images mentales : tout vient d’ici, d’un regard local, d’une expérience bien humaine. Mais pour affiner les mots, vérifier des dates, ou générer des illustrations contrastées, j’ai utilisé quelques outils bien choisis.
– ChatGPT, pour reformuler sans appauvrir, et structurer sans lisser.
– DeepL Write & Claude, parfois, pour tester d’autres versions d’une phrase.
– Et surtout : une bonne dose de relecture humaine, de doute assumé, et de conviction.
Je ne crois pas que l’IA doive écrire à notre place.
Mais je crois qu’elle peut aider à aller plus loin quand on sait très bien d’où on part.

