Comment penser, transmettre et créer dans ce nouveau monde ?

On vit une époque étrange. Jamais nous n’avons eu autant d’outils pour créer, transmettre et publier, et pourtant jamais il n’a été aussi difficile de dire quelque chose qui compte vraiment. Les contenus se multiplient, les images sont propres, rapides, efficaces, souvent impressionnantes sur le plan technique. Mais peu de choses restent. Peu de messages s’impriment réellement. Le problème n’est pas technologique. Il est cognitif.
Image générée avec Nano Banana Pro

Nous ne pensons plus comme avant (et c’est normal)

Pendant longtemps, penser voulait dire mémoriser. Savoir, c’était stocker de l’information dans sa tête. L’école, le travail et la communication ont été construits sur ce modèle.

Aujourd’hui, cette logique a disparu. Nous n’avons plus besoin de retenir, car l’information est partout, accessible instantanément, disponible à tout moment. Ce qui devient rare, ce n’est pas le savoir. C’est la capacité à comprendre, à relier, à interpréter. Autrement dit : à produire du sens.

Michel Serres (un philosophe et historien des sciences Français) l’expliquait déjà très clairement : en changeant d’outils, nous avons changé de tête. Le savoir n’est plus dans la mémoire, il est dans les réseaux, les machines, les systèmes. Ce déplacement n’appauvrit pas l’humain, il le transforme. Il libère de l’espace mental pour autre chose : l’invention, la relation, l’interprétation.

Le problème n’est donc pas que nous sachions moins.
Le problème est que nous n’avons pas encore appris à penser autrement avec ces nouveaux outils.

Quand le sens manque, un réflexe apparaît. On se tourne vers ce que l’on connaît déjà. Le passé. La nostalgie. Les repères rassurants. Non pas par goût du rétro, mais par besoin de stabilité cognitive.

La nostalgie n’est pas un hasard

Si tant de marques regardent en arrière, ce n’est pas parce que “c’était mieux avant”. C’est parce que le présent est devenu trop complexe à expliquer.

La nostalgie agit comme un raccourci cognitif. Elle évite l’effort de compréhension, elle rassure, elle simplifie. Elle permet de recréer du lien sans avoir à expliquer un monde devenu flou, fragmenté, parfois anxiogène.

Mais cette stratégie pose une vraie question : que se passe-t-il quand on ne sait plus raconter le présent ? Quand on ne sait plus donner de sens à ce qui est en train de se transformer sous nos yeux ?

La nostalgie devient alors moins une vision qu’un refuge.

Créer aujourd’hui, ce n’est plus informer

Informer ne suffit plus. Tout le monde informe. Les marques, les institutions, les médias, les individus. L’information est devenue une commodité.

Créer aujourd’hui, c’est autre chose.
C’est aider à se repérer.

Un site web, une affiche, un message, une stratégie de communication ne sont plus là pour “dire” quelque chose de plus. Ils sont là pour organiser la compréhension. Pour proposer une lecture du réel.

On le voit très bien dans certaines pratiques artistiques contemporaines, souvent invisibles des radars grand public. Des artistes comme Hito Steyerl ne cherchent pas à produire de “belles images”, mais à révéler les structures invisibles qui organisent notre regard : le pouvoir des plateformes, la circulation des images, la manière dont le réel est filtré avant même d’être perçu.

Expositions
Hito Steyerl © Centre Pompidou

Son travail ne nous informe pas.
Il nous oblige à nous repositionner face à ce que nous voyons.

Créer aujourd’hui, c’est souvent faire ce pas de côté. Ne pas ajouter une couche de plus, mais déplacer légèrement l’angle pour que quelque chose apparaisse.

C’est précisément pour cela que tant de productions contemporaines paraissent fades : elles sont techniquement bonnes, mais intellectuellement plates. Elles montrent, mais elles n’orientent pas. Elles remplissent l’espace, mais ne proposent aucun point de vue.

Le vrai enjeu : transmettre une manière de voir

Transmettre, ce n’est pas empiler des arguments, optimiser un taux de clic ou remplir des pages. Transmettre, c’est proposer une manière de voir le monde. Un angle. Une tension. Une façon de relier les choses entre elles.

Certains créateurs l’ont compris très tôt. James Turrell, par exemple, ne “montre” presque rien. Il travaille la lumière, le vide, le temps. Ses œuvres ne racontent pas une histoire, elles modifient la perception elle-même.

Le visiteur ne repart pas avec une information supplémentaire, mais avec une expérience qui reconfigure son rapport à l’espace.

C’est exactement cela, transmettre une manière de voir :
ne pas dire quoi penser, mais créer les conditions pour penser autrement.

Quand un message fonctionne, ce n’est pas parce qu’il est parfaitement clair ou parfaitement optimisé. C’est parce qu’il résonne. Parce qu’il touche quelque chose de plus profond que l’information brute. Parce qu’il aide à comprendre, même partiellement, ce qui nous entoure.

Des étudiants de l’Université du Texas font l’expérience de The Color Inside.
© Photographie de Jeff Wilson.

Pourquoi l’IA accentue le problème (et peut aussi le résoudre)

L’intelligence artificielle produit vite, proprement, efficacement. Elle est capable de générer des textes, des images, des structures en quelques secondes.

Mais elle produit ce qui existe déjà. Ce qui est consensuel. Ce qui rentre dans la norme.

Or, ce qui marque l’esprit humain n’est presque jamais consensuel. C’est souvent une légère dissonance, un détail qui dérange, une rupture douce mais volontaire.

À l’inverse, certains artistes utilisent précisément les outils de l’intelligence artificielle pour en révéler les biais. En exposant les images produites par des systèmes de reconnaissance faciale ou des bases de données militaires, ils montrent ce que la machine voit… et surtout ce qu’elle ne peut pas voir.

Là encore, l’outil n’est pas le problème.
C’est l’intention derrière son usage.

L’IA devient intéressante non pas quand elle remplace la pensée, mais quand elle la met en crise.

Elle peut aider à structurer, à accélérer, à tester. Mais le sens, lui, reste un acte profondément humain. Il naît d’un choix, d’un regard, d’un doute assumé.

Penser avant de produire

Créer aujourd’hui demande un renversement. Il ne faut plus partir du support, ni du format, ni même du canal.

Il faut partir de l’idée.

Avant de se demander comment montrer, il faut se demander quoi faire comprendre. Avant de publier, il faut savoir ce que l’on assume de dire.

C’est inconfortable, parce que cela oblige à choisir, à renoncer, à prendre position. Mais c’est précisément ce qui rend une création vivante.

Une création qui ne cherche pas à plaire à tout le monde, mais à parler clairement à quelqu’un.

Créer dans ce nouveau monde, c’est accepter le doute

Le doute n’est pas un défaut.
C’est un outil.

Douter, c’est refuser les recettes, éviter les automatismes, rester attentif à ce qui change. Dans un monde qui va vite, celui qui prend le temps de penser devient rare. Et donc précieux.

Ce doute, beaucoup de créateurs le revendiquent ouvertement. Certains parlaient de leur travail comme d’un “bricolage conscient”, fait d’essais, d’erreurs, de détours. Non pas une quête de maîtrise parfaite, mais une recherche de justesse sensible.

Dans un monde obsédé par l’optimisation, ce rapport artisanal au sens devient presque subversif.

En conclusion

Nous ne manquons pas d’outils.
Nous manquons de boussoles.

Penser, transmettre et créer aujourd’hui, ce n’est pas produire plus. C’est produire juste.

Ce n’est pas séduire tout le monde.
C’est parler clairement à quelqu’un.

Et peut-être que le vrai luxe, désormais, ce n’est pas la technologie, mais le temps accordé à une idée avant de la montrer.

Travaux de Michel Serres (audio – lectio)
La thèse consiste à affirmer que toute invention suppose de sortir des sentiers battus, une rupture avec le conformisme.

C’était mieux avant ! – 2017 – Édition POMMIER

https://www.youtube.com/watch?v=Vuygnhdqa6w

Michel Serres – Petite Poucette – 2012 – Édition POMMIER

https://www.youtube.com/watch?v=ICd38oRfoHU

https://www.youtube.com/watch?v=R_lq-1z7g00

https://www.youtube.com/watch?v=_eyKWOonh1c

Mais il n’aurait pas été le même sans elle.

L’idée, le ton, les références, les images mentales : tout vient d’ici, d’un regard local, d’une expérience bien humaine. Mais pour affiner les mots, vérifier des dates, ou générer des illustrations contrastées, j’ai utilisé quelques outils bien choisis.

ChatGPT, pour reformuler sans appauvrir, et structurer sans lisser.
DeepL Write & Claude, parfois, pour tester d’autres versions d’une phrase.
– Et surtout : une bonne dose de relecture humaine, de doute assumé, et de conviction.

Je ne crois pas que l’IA doive écrire à notre place.
Mais je crois qu’elle peut aider à aller plus loin  quand on sait très bien d’où on part.

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